DE L' EAU GLACEE CONTRE LES MIROIRS
- Auteur(s) : P. Mezescaze
- Éditeur : Le Rocher
- Collection : LITTÉRATURE
- Genre : ROMAN CONTEMPORAIN
- Présentation : Broché
Livraison gratuite sur cet article voir les conditions*
- Disponible en Occasion & Partenaires
Remise : - 5% |
|
OFFRES OCCASION
|
OFFRES PARTENAIRES
|
Gagnez de l'argent : > Vendez le vôtre!
Caractéristiques du livre DE L' EAU GLACEE CONTRE LES MIROIRS
- Auteur : P. Mezescaze
- ISBN : 9782268062785
- Editeur : Le Rocher
- Collection : LITTÉRATURE
- Dimensions : 14X22 cm
- Poids : 285 g
- EAN : 9782268062785
Premières lignes du livre DE L' EAU GLACEE CONTRE LES MIROIRS
Je voulais soulever la poussière, déchirer l'ombre, glisser près des corps perdus, caresser des fantômes, appeler les morts, nommer les disparus, dévaler la pente des années, me presser contre ma jeunesse et déplier des figures, pour que naisse un livre, le roman de mes morts, et qu'il éclaire là où je sombre. Car les livres connaissent l'avenir ; ils nous sauvent un moment, chacun succédant à d'autres. Il fallait que je m'éloigne. J'enlèverais mes morts au désert, au coeur surpeuplé des saharas égyptiens. On me proposait, pour d'autres projets, de séjourner trois mois au Caire, je détournerais la commande. Je connaissais l'Egypte mais assez mal Le Caire qui m'effrayait et où je n'étais resté que le temps d'une visite convenue de touriste, avant de descendre vers Louxor et Assouan, ou bien bifurquer vers Alexandrie et la Méditerranée. La première fois déjà aux pyramides, j'avais convoqué des fantômes. C'était le matin de bonne heure, à l'ouverture du site, je m'étais engouffré sous la pyramide de Khéops, dans le boyau suffocant qui mène à la chambre funéraire du roi. On descend d'abord sur plusieurs mètres avant que le couloir s'élargisse et s'élève vers le tombeau. J'avais grimpé comme un fou, semé les premiers visiteurs et déboulé en nage dans la chambre. À l'époque, le système de ventilation n'avait pas encore été modernisé ni l'éclairage, l'air était moite et la lumière incertaine. Une ampoule seule, un néon peut-être, je me souviens mal, était accrochée à l'encoignure contre la dalle de granit du plafond et reflétait des éclats bleutés mouillés de condensation. Le sarcophage n'avait pas de couvercle, j'avais enjambé le rebord et je m'étais allongé dans le creux de la pierre, les bras raidis, les yeux clos, comme un gisant de cathédrale, mais je reposais dans la tombe de Pharaon et j'ai ouvert les yeux dans son éternité. Mon regard a été aimanté par le granit, s'y est noyé comme dans une flaque suspendue, une nappe de goudron - celui des embaumeurs, j'en sentais même l'odeur me pénétrer. Ça n'a pas duré longtemps, je n'ai pas entamé la traversée des morts, les visiteurs semés ont débouché dans la chambre et il y en a un qui a braqué le faisceau de sa torche électrique à l'intérieur du sarcophage. Tandis qu'il riait, je me suis extirpé et j'ai rebroussé chemin, dans la descente, j'ai bousculé des épaules, choqué quelques chevilles et essuyé des ruades polyglottes. C'est sous la dalle de granit que l'idée s'est esquissée. À cause d'une confusion d'images : la pierre noire, presque bleue, du tombeau et l'ardoise épaisse, feuilletée de bleu aussi, d'une passerelle qu'enfant j'avais franchie pour entrer dans la maison d'un vieil homme aujourd'hui sans visage mais dont je n'ai pas oublié la mort. Mon premier mort. Je pèse sur mes pieds pour que mes semelles glissent sur l'ardoise. La dalle enjambe le ruisseau. Anne-Marie est déjà de l'autre côté devant la maison. Je cours derrière elle, ses cheveux tranchés courts oscillent tel un bloc flexible sur sa nuque. Des cheveux mats qui ne prennent pas la lumière et que sa mère, madame Rouquette, cisaille chaque mois parce qu'elle considère que ce ne sont pas des cheveux de fille. En attendant l'âge des minivagues et des permanentes, Anne-Marie est coiffée à la garçonne ; seule concession, elle a conservé sur le front une mèche plate qu'une barrette retient par-dessus l'oreille. Anne-Marie a un an de plus que moi, nous ne sommes pas vraiment amis mais nous faisons beaucoup de choses ensemble, comme patauger dans le ruisseau qui contourne la maison du vieil homme à qui nous rendons visite. Dans le courant, les herbes filasses abritent des têtards et des tritons que nous piégeons dans des bocaux. Il arrive que, dans le gravier ou sous la mousse, nous délogions une salamandre. Un jour, en soulevant une pierre avec le poignard d'enfant que madame Rouquette m'avait acheté au marché de Villefranche-de-Lauragais, j'ai piqué au ventre une salamandre, et un anneau de viscère a jailli, une boucle nacrée qui gonflait à mesure que la plaie béait. J'ai retourné la pierre et j'ai dit à Anne-Marie que la salamandre était en train d'accoucher, il valait mieux la laisser tranquille.

Commentaire sur le livre DE L' EAU GLACEE CONTRE LES MIROIRS
Roman de l'errance homosexuelle, de la quête des amours mortes, De l'eau glacée contre les miroirs se déroule entre la poussière du Caire et les fantômes de La Rochelle et de Paris. Le narrateur, atteint du Sida, est venu finir ses jours ici et remonte ses propres souvenirs au fil de la quête des visages et des rencontres éphémères qui l'accompagnent auprès de son ami photographe. D'où ce récit à bout de souffle qui avance comme une caméra braquée sur toutes les vies qu'il a pu traverser depuis l'enfance avant de rencontrer "ses morts intimes..." Un moment intense et pudique à la fois, où le regard amoureux surprend tous les visages dans leur ultime mystère, pour en convoquer une image éternelle. Apparaît successivement le portrait d'une mère alcoolique qui sera retrouvée morte, un oreiller ensanglantée sur les lèvres ; comme si elle venait de s'interdire, une fois de trop, de révéler à son fils le secret de sa naissance. D'une grande mère en chapeau si lumineuse et si enviable sur cette photo de l'été 1920. Ou celui de Roland Barthes déjà déformé sur une mauvaise photo de presse qui paraît au lendemain de sa mort accidentelle. Puis le narrateur fait son apparition dans le milieu de l'art parisien, de rencontres en rencontres, la caméra va devenir folle car la série noire s'accélère avec l'arrivée du Sida qui signe le billet sans retour des amours homosexuelles dans les années 80. Hervé Guibert, l'écrivain qui incarnera pour toute une génération le drame de la condition homosexuelle, fut le premier amour du narrateur. Mais aussi le dernier... Amours mortes à la naissance, saisies dans la lumière de l'impossible désir... C'est le secret d'une jeunesse éternelle qu'ensevelit la poussière de l'antique cité des morts.